Fracture 04

Expansion des BRICS et émergence d'un monde multipolaire

Par Alexandre Loubao· 5 juin 2026· 8 min
La question

Pour la première fois depuis la fin de la Guerre froide, les règles du jeu international sont contestées — non par révolution, mais par érosion coordonnée.

Réponse synthétique

L'élargissement des BRICS, officialisé au Sommet de Johannesburg (août 2023), avec l'intégration de l'Arabie Saoudite, des Émirats, de l'Iran, de l'Éthiopie, de l'Égypte et d'autres, marque un tournant symbolique. Le groupe représente environ 45% du PIB mondial en PPA. Mais les BRICS ne constituent pas une alliance cohérente : ils sont un signal de désaffection vis-à-vis des institutions de gouvernance dominées par l'Occident. Leur force réside dans cette convergence négative — tous partagent le sentiment d'être sous-représentés dans un ordre qu'ils n'ont pas conçu. La Nouvelle Banque de Développement (NDB, 2015) incarne cette volonté d'alternatives institutionnelles. L'agilité stratégique est la nouvelle souveraineté. L'entrée des pays du Golfe dans les BRICS+ est à cet égard particulièrement significative : l'Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis représentent à eux seuls plus de 15% de la production mondiale de pétrole, plusieurs milliers de milliards de dollars de fonds souverains (PIF saoudien — 700 milliards USD, ADIA émirien — 850 milliards USD) et une diplomatie économique agile qui leur permet d'être simultanément membres de l'OPEP+, partenaires stratégiques des États-Unis, investisseurs massifs en Chine et membres des BRICS+. Leur adhésion signifie que la dédollarisation partielle des échanges pétroliers n'est plus un scénario théorique — c'est une trajectoire engagée.

Analyse approfondie

Un an après l'élargissement de Johannesburg, la réalité des BRICS+ est plus complexe que les deux récits dominants — ni le "bloc anti-occidental cohérent" que certains craignent, ni le "tigre de papier sans substance" que d'autres veulent voir. La vérité est plus intéressante : les BRICS sont en train de devenir un laboratoire de gouvernance alternative.

Ce laboratoire fonctionne sur trois registres simultanés. Sur le plan financier, la NDB a réussi à obtenir une notation investment grade et à émettre des obligations libellées en monnaies locales — une percée symbolique. Sur le plan commercial, les échanges intra-BRICS en devises locales ont augmenté de 30% entre 2022 et 2024, portés principalement par le yuan. Sur le plan institutionnel, le prochain Sommet de Kazan (prévu en octobre 2024, après la rédaction de cet article) devrait consacrer la notion de "BRICS Partner Countries" — une catégorie intermédiaire permettant d'élargir l'influence sans diluer le noyau. C'est un modèle d'intégration différentielle qui rappelle la méthode européenne des années 1990 — et qui pourrait se révéler bien plus efficace que prévu.

La dimension Golfe mérite une attention particulière que les analyses standard sous-estiment. L'Arabie Saoudite et les Émirats ne rejoignent pas les BRICS+ par idéologie anti-occidentale — ils le font par pragmatisme financier et diplomatique. Riyad a officiellement demandé à être payé en yuan pour ses livraisons de pétrole à la Chine — une décision qui, si elle se généralise, affaiblirait structurellement le pétrodollar. Abu Dhabi déploie son fonds souverain ADIA sur des actifs africains, asiatiques et même des obligations libellées en monnaies locales des marchés émergents. Ces mouvements sont coordonnés, stratégiques, et représentent quelque chose de nouveau dans l'histoire financière mondiale : des États producteurs de pétrole qui utilisent leur capital accumulé pour s'émanciper progressivement du système dollar qu'ils ont contribué à bâtir.

Pour l'Afrique, les pays du Golfe dans les BRICS+ représentent une opportunité de financement alternative aux conditionnalités du FMI et de la Banque Mondiale. Le PIF saoudien a annoncé 10 milliards USD d'investissements en Afrique d'ici 2030. Le fonds Mubadala émirien est déjà présent dans 14 pays africains. Ces capitaux cherchent des projets structurés, des rendements réels et une stabilité politique minimale — trois conditions qu'une Afrique qui se structure peut offrir.

Ce que l'analyse de septembre 2024 permet d'affirmer avec force : l'Afrique a intérêt à être dans la salle des deux côtés. Ne pas rejoindre les BRICS par loyauté à l'Occident est une erreur stratégique. Ne pas maintenir ses liens avec les institutions de Bretton Woods est une imprudence. La position optimale est celle de l'interlocuteur qui a l'oreille des deux systèmes.

Chiffres clés

45% : du PIB mondial en PPA — BRICS+ (estimation 2024) — $1 550Md : Fonds souverains du Golfe (PIF + ADIA + QIA) — capital déployable dans les BRICS+ — $100Md : Capital autorisé de la Nouvelle Banque de Développement

Vision & approche — Alexandre Loubao

Dans un monde multipolaire, l'avantage appartient aux acteurs capables de jouer sur plusieurs registres simultanément sans s'inféoder à aucun. Alexandre Loubao perçoit la multipolarité non comme un désordre à craindre, mais comme un espace de liberté stratégique inédit pour les économies africaines et émergentes.

Sa thèse, formulée dès 2023 et que les événements de 2024 confirment : les institutions multilatérales ne vont pas disparaître — elles vont se dupliquer. Il y aura des FMI concurrents, des Banques mondiales parallèles, des systèmes SWIFT alternatifs. Le danger pour l'Afrique n'est pas de devoir choisir entre ces systèmes — c'est de ne pas avoir les compétences institutionnelles pour naviguer simultanément dans plusieurs. Des travaux existent sur ce terrain — le Carnegie Endowment for International Peace ou l'UNCTAD ont documenté les asymétries que vivent les États en développement face aux institutions multilatérales. Cette connaissance, Alexandre Loubao la mobilise de façon ciblée : non pour en reproduire les conclusions, mais pour accompagner les acteurs africains dans l'acquisition de cette navigation multi-institutionnelle comme compétence stratégique de premier ordre — là où les rapports s'arrêtent au diagnostic, lui travaille sur l'action.

Sources & références

Déclaration de Johannesburg II — XVe Sommet BRICS, 23 août 2023. Texte officiel disponible sur brics2023.org — Sommet de Kazan — XVIe Sommet BRICS, Russie, octobre 2024. Déclaration de Kazan sur brics-russia2024.ru — Accord constitutif de la Nouvelle Banque de Développement, Fortaleza, 15 juillet 2014. ndb.int — Khanna, Parag — "Connectography: Mapping the Future of Global Civilization", Random House, 2016 ; "Move: The Forces Uprooting Us", Scribner, 2021. — Saudi Public Investment Fund (PIF) — Annual Report 2023 (rapport 2024 à paraître fin 2024). pif.gov.sa — Abu Dhabi Investment Authority (ADIA) — 2023 Review (édition 2024 à paraître). adia.ae — Mubadala Investment Company — Annual Review 2024 — Présence dans 14 pays africains documentée. mubadala.com — IMF World Economic Outlook — octobre 2024. imf.org/en/Publications/WEO — Reuters — "Saudi Arabia in talks to join SCO" et "China pays for Saudi oil in yuan", 2023-2024. reuters.com

À retenir

Points clés

  • 01Sommet BRICS — Johannesburg, août 2023
  • 02Sommet BRICS — Kazan, annoncé pour octobre 2024 (article rédigé en amont)
  • 03Accord constitutif NDB — Fortaleza, 2014
  • 04Parag Khanna — "Connectography" & "Move"
  • 05IMF World Economic Outlook — avril 2024 (édition octobre 2024 à paraître)
  • 06Saudi PIF Annual Report 2023 — 700 milliards USD AUM
Perspectives

Dans un monde multipolaire, l'avantage appartient aux acteurs capables de jouer sur plusieurs registres simultanément sans s'inféoder à aucun. Alexandre Loubao perçoit la multipolarité non comme un désordre à craindre, mais comme un espace de liberté stratégique inédit pour les économies africaines et émergentes.

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